Avec ce livre récemment paru aux éditions Loco, Thierry Girard nous offre une variation sur la manière de photographier un territoire d’histoire, le territoire d’une sale défaite, celle de 1870, ancrée dans la littérature avec le roman d’Émile Zola, La Débâcle, et dans la peinture avec les tableaux d’Édouard Detaille ou celui de Lucien-Pierre Sergent, Charge de l’infanterie de marine à Bazeilles, 31 août 1870, onze heures du matin.

Le travail de Thierry Girard, c’est d’abord une manière d’être dans le monde qui lui a été confié ; ce livre est issu d’une résidence d’artiste au domaine de Belval*, un bois dans les Ardennes, sur le lieu des affrontements tragiques qui se conclurent par la défaite de Sedan et la chute du Second Empire. L’Ardenne, comme l’écrit Julien Gracq, c’est un paysage-histoire, c’est-à-dire un « pays dont les traits expressifs ne sont apparus vraiment qu’à la faveur d’un événement historique » (Entretiens, p.30). C’est donc selon lui « un pays sombre parce que c’est le pays de la catastrophe militaire : trois fois de suite, cela a été un lieu de désastres : celle de 1870 à Sedan, en 1914 où le Plan 17 s’est effondré… et en 40, où la percée de la Meuse à Sedan, Monthermé, Dinant, a décidé de la campagne » (p.32) . La boucle de la Meuse à Monthermé est au cœur d’Un balcon en forêt, pendant la drôle de guerre et la maison forte dans laquelle est affecté le héros de Gracq constitue un des éléments du récent travail d’Alexandre Guikinger sur la Ligne Maginot (La Ligne , avec un texte de Tristan Garcia).

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©Thierry Girard

Thierry Girard ne nous montre pas Monthermé mais il n’en est guère éloigné, à quelques pas de Charleville. Il devrait donc, dans ce livre, être question d’histoire, de traces des combats, de soldats français, allemands, de casques à pointe et de chassepots, de cuirassiers et de ulhans, ces fameux lanciers prussiens dont le passage dans les villages terrorisait les populations. Et aussi de bois, « le bois scélérat, la forêt massacrée, qui, au milieu du sanglot des arbres expirants, s’emplissait peu à peu de la détresse hurlante des blessés » (Émile Zola, La Débâcle, p. 345).

Pas si simple cependant ! Habitué des cheminements photographiques, marches ou longues routes en France ou dans le monde, Thierry Girard ne se laisse pas enfermer dans un projet trop restreint de documentation d’un épisode, fût-il glorieux comme la Grande diagonale chinoise de Ségalen réalisée par l’écrivain en 1914 et que le photographe arpente à son tour lors de trois grands voyages entre 2003 et 2006 (Voyage au pays du Réel). Par contre, comme dans toutes les grandes œuvres artistiques, celle de Thierry Girard entrelace des niveaux différents qui s’inscrivent à la fois dans la culture contemporaine, l’histoire de la photographie et une approche personnelle, complexe et généreuse des sujets abordés. Comment rendre compte alors de son travail ? Est-il possible de le contenir dans un processus ? Essayons quand même.

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©Thierry Girard

Nous devons d’abord le visualiser en train de circonscrire un espace, mais sans le délimiter véritablement ; il ne s’agit pas de se laisser enfermer mais au contraire de rester ouvert aux sollicitations du milieu parcouru. Le voir renâcler à l’entrée des villes, préférer les campagnes, les espaces indécis, les écarts, les lisières, pratiquer l’art du contour. Circuler ainsi, mieux, arpenter si possible, le plus souvent avec les pieds, laissant la voiture sur un bas-côté, s’engager dans un chemin, être attentif aux propositions du paysage, sans chercher à tout voir, à tout montrer. Se laisser entraîner par les toponymies sonnantes, ressentir fortement l’esprit des lieux ; être là. Trouver le sens de ce parcours, plutôt de cette errance, à travers la littérature, celle qui fait rêver depuis longtemps, depuis toujours. À défaut d’Ulysse, préférer Walden ou la vie dans les bois, ajouter un recueil de poésie japonaise, penser à Rimbaud. Noter sur un carnet les différentes marches, les repérages, les quelques mots échangés lors d’une rencontre. Et, j’allais presque l’oublier, photographier, avec lenteur, donc à la chambre photographique en bois.

Ainsi résumée une propédeutique de la photographie selon Thierry Girard, on se rend compte de l’aventure physique et intellectuelle mais on s’aperçoit aussi qu’on n’a rien dit, rien expliqué, simplement présenté une méthodologie pratique, une conduite, et qu’il faut donc aller plus loin. Retourner aux origines peut-être, du côté des grands, des maîtres, Evans, Adams, Meyerowitz, Friedlander, ces Américains admirés et recherchés dans les voyages initiatiques de la fin des années 1970 puis en 1985. Et reprendre les parcours, les marches, les en-allées dans l’Est de la France (Frontières en 1984-85, La Ligne de partage en 1987, Mémoire blanche en 1992), pour comprendre. Girard nous donne la genèse de ses cheminements dans son billet publié sur son blog le 5 décembre, Par les forets et les villages de l’est. Un « hasard », puis « une forme d’attachement qui (le) condui(sen)t à revenir régulièrement arpenter ce territoire », notamment depuis vingt ans, deux fois par an, dans le cadre de l’Observatoire photographique du paysage des Vosges du Nord, un des rares observatoires travaillant avec constance et confiance. Girard l’a écrit, cet OPP fut et demeure un terrain d’expérimentation et de mise au point de ses techniques photographiques.

Le Nord donc, le Grand Est aussi, pour un projet qu’il présente comme une « errance philopoétique », ein Winterreise plutôt qu’une quête mémorielle ou un inventaire des champs de bataille », un projet davantage « porté par la littérature que par le récit de l’histoire » (Des images et des mots, 5 décembre 2016). Un voyage d’hiver, aux tons gris des brumes et des chaussées luisantes, aux arbres décharnés, aux rues souvent désertes, aux bars vides, aux ornières boueuses, traces d’une vie qui s’échappe, d’une tranquillité inquiète, celles d’un monde à l’écart qui fut pourtant, c’est aussi un grand paradoxe, l’espace tragique de guerres successives.

Évoquer le travail de Thierry Girard nécessite finalement de considérer deux dimensions qu’il croise en permanence mais que, par commodité, je vais séparer arbitrairement : ce qu’il nomme lui-même le métaphorique et le documentaire pour fouiller « l’épaisseur du paysage », un concept bien à lui, forgé dans l’expérience du terrain et la réflexion critique.

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©Thierry Girard

Une photographie de Thierry Girard est d’abord la projection d’un déjà-là profond pour lequel le geste final ne constitue que sa mise en rapport avec le sujet, le paysage cadré.  Cette démarche demande du temps et le tâtonnement n’est pas seulement un problème technique, de choix du bon cadrage, d’attente de la bonne lumière, voire de la petite chorégraphie qui pourrait animer l’image à cet instant. Non, il s’agit avant toute chose d’une disposition mentale sans doute marquée par une aptitude à trouver son bonheur dans le fait d’arpenter les terres d’un jeune poète de seize ans, d’errer donc sur les traces supposées de cet « extra-vaguant » et de se rappeler chemin faisant sa propre adolescence sous les frondaisons angevines, ses lectures à voix haute dans la chambre partagée avec les cousins « les poèmes qui nous invitaient à l’Ailleurs » (Prologue de Salle des Fêtes). Pour reprendre un concept développé par Siegfried Kracauer puis par l’historien Carlo Guinzburg, cette situation, qui recompose le rapport au temps, articulant passé et présent, constitue une forme d’estrangement, un détachement de la perception immédiate pour apercevoir autre chose, ce qui « ouvre tout d’un coup le regard estrangé du spectateur à l’illumination de la connaissance » (Carlo Ginzburg, in Siegfried Kracauer, penseur de l’histoire sous la direction de P. Despoix et P. Schöttler, p. 52). Cette illumination marque le processus de reconnaissance mutuelle entre le paysage et le photographe ; la photographie existe puisqu’elle prend sens à ce moment précis. D’où l’importance du texte chez Girard. L’écrit ne vise pas à fermer le sens de l’image, il l’ouvre vers cet ailleurs si souvent évoqué, un monde de littérature et de poésie, de souvenirs de vie et de voyage ; un ailleurs qui peut aussi être tout simplement ici, à condition qu’on le découvre dans l’épaisseur documentaire de l’image.

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©Thierry Girard

Si on ne peut parler de style documentaire pour le travail de Thierry Girard, tant cette expression d’Olivier Lugon est aujourd’hui réservée à un moment de l’histoire de la photographie, les images rapportées des Ardennes et des boucles de la Meuse semblent bien nous transporter dans une dimension documentaire. On y reconnaîtra ainsi les marques du style Girard, ses photographies de carrefour rural ou urbain, ses divers poteaux, électriques ou indicateurs, ses calvaires, ses arbres torturés par l’homme ou les éléments, ses lignes transversales faites de fils, de toitures, de clôtures, toute une grammaire de l’ordinaire paysager qui nous trace le portrait des espaces traversés, qui nous les fait reconnaître et aimer. Mais peu de traces de la guerre elle-même, rarement une stèle, parfois un monument aux morts, rarement frontalement, plutôt de biais, comme l’évidence d’un sens encore partagé, ou alors pour un punctum, ce détail qui attire et force l’expression, comme peut-être à la page 61, ce coq de bronze perché au sommet et qui se détache sur le ciel gris.

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©Thierry Girard

Mais il reste un doute. Et si cette photographie n’était pas faussement documentaire, laissant planer une illusion chez le lecteur ? Bien sûr, Thierry Girard nous transporte sur les lieux de la défaite de 1870. Oui, nous voyons des paysages. Peut-être même s’agit-il de sites de combats, du champs de bataille des derniers jours d’août 1870, comme dans ces forêts de Belval dont les taillis, les enchevêtrements de bois mort nous obligent à penser aux hommes et à leur défaite. Mais il nous montre surtout d’autres défaites, plus récentes celles-ci, celles des campagnes qui se vident (« ces bourgs endormis, vidés de la sève humaine » (blog du 5 décembre), qui souffrent, râlent et votent à l’extrême. Il le fait en étant attentif à ce que certains, en sciences sociales, nomment les signaux faibles du découragement et du déclassement social et qu’il cherche à restituer dans l’image par le vide ou l’abandon, les volets clos, l’absence de marqueurs luxueux, une impression d’austérité accentuée par l’hiver. Il le fait aussi avec une certaine distance, une légère ironie, un décalage suffisant pour nous entraîner dans son voyage, vers un bistrot de campagne, un squat momentanément délaissé, une enseigne qui nous fait sourire.

L’image de couverture, qui donne le titre au livre, est bien dans cet esprit avec son jeu de mots. Le lecteur en trouvera d’autres au fil des pages, à condition d’observer finement. On ne feuillette pas un livre de photographies ; il faut pratiquer une lecture lente, compréhensive, attentive à tout ce qui fait la force des images et, chez Thierry Girard, les différentes manières d’exprimer l’expérience du monde qu’il nous fait partager.

*La résidence de Thierry Girard dans le domaine de Belval a été organisée à l’initiative du musée de la Chasse et de la Nature.