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Thierry Girard, à la galerie L’atelier, le 11 septembre 2015. © Yannick Le Marec

Septembre 2015, je rencontre le photographe Thierry Girard au vernissage de son exposition dans le cadre de la Quinzaine photographique nantaise. Poignée de main solide, œil vif, verbe assuré, voici comment m’apparaît le personnage qui incarne une photographie paysagère contemporaine, articulant « composition, étagement et profondeur, dimension métaphorique minimale, souci de maintenir une distance aux choses, regard critique [dénué] de pathos » (Dominique Baqué, Photographie plasticienne. L’extrême contemporain, p. 138). Il présente une partie de ses photographies réalisées au Japon en août 2011 et en novembre 2012, après la triple catastrophe du 11 mars 2011 (tremblement de terre, tsunami, accident nucléaire).

En préparant cette présentation j’ai repris, un peu par hasard, un vieux Que sais-je sur le Japon du temps de mes études de géographie. J’avais alors souligné ce paragraphe sur les » traits généraux » du pays : « Présence écrasante des montagnes, caractère subordonné des plaines généralement périphériques, interpénétration poussée de la terre et de la mer, tels sont les trait dominants du paysage japonais. Ces contrastes violents sont sensibles à tous les niveaux de l’observation depuis la contemplation d’une carte générale du pays jusqu’à celle, depuis un avion par exemple, du moindre fragment de terre nippone. Hautes montagnes voilées de brume et dominant directement l’océan, échelonnement en profondeur des crêtes, promontoires, îlots, rocs où s’accrochent quelques pins et battus par les vagues, gorges profondes tapissées de grands arbres et douces collines émergeant de touffes de bambou, tout ce que nous montre la peinture classique de ce pays en représente aussi le paysage réel et ses violentes oppositions de formes et d’altitudes expriment la lutte constante que s’y livrent un système d’érosion vorace et des reliefs que les forces tectoniques n’ont point encore abandonnés » (Jacques Pezeu-Massabuau). Je ne sais plus ce qui m’avait intéressé dans ce paragraphe, peut-être la construction des phrases, plus certainement la beauté des images qu’elles suggèrent et le danger, la violence qui peut advenir à chaque instant comme une introduction au sublime renforcée par la référence à la peinture classique.

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Minamisoma. 21 août 2011. © Thierry Girard

Cette description sommaire me semble constituer une entrée dans les photographies de Thierry Girard. Elle nous présente « l’instant d’avant », non pas à la manière subjective et mélancolique de Naoya Hatakeyama, mais dans ce que la nature japonaise présente d’admirable et de terrifiant à la fois. Évidemment, Pezeu-Massabuau le fait à la façon des géographes d’antan, en séparant les dimensions physiques, sociales, économiques, en évacuant le politique. Cela me permet de poser le contraste entre cette description et l’approche globale du sujet par Thierry Girard. C’est certainement un caractère essentiel de la photographie de poser dans l’image un ensemble de signes rendant lisible, à qui veut s’en donner la peine, la complexité du sujet. Si l’on peut voir d’abord dans ses photographies des références précises à l’art de l’ukiyo-e, les « images du temps qui passe », de l’harmonie sans cesse remise en cause entre les mouvements de la nature et l’activité des hommes, elles sont aussi les images percutantes de l’affrontement entre les performances et les erreurs de la société japonaise moderne. Elles expriment donc la dimension politique de la violence de la situation. Cependant, tout en produisant des images saturées de politique, plutôt que de nous en asséner le sens, Thierry Girard préfère prendre du champ et souvent, dans ses écrits explicatifs, le détour par la littérature est le moyen de nous mettre sur le chemin.

Dans le journal du Tohoku qui accompagne la série photographique, la référence à Mishima, évoquant le Tokyo ruiné de 1945, n’est pas de pure forme. Sans doute s’agit-il de la guerre mais d’une guerre dont la responsabilité des dévastations a toujours été porté au débit des ennemis d’alors, les Américains, les Occidentaux. Dans la triple catastrophe du 11 mars 2011, évidemment imputée aux conditions physiques de l’écorce terrestre, se pose pourtant, à nouveaux frais, la responsabilité des pouvoirs dans la protection des populations et dans les choix des modèles d’aménagement. Le moment pendant lequel le photographe traverse le nord-est du Japon est marqué par la montée d’un mouvement de protestation intense contre l’incapacité d’agir du gouvernement et sa collusion avec les directions des grandes firmes du nucléaire comme Tepco.

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Kamaishi, août 2011, © Thierry Girard

Cette dimension politique au sens d’un regard critique, distancié, il m’avait semblé la remarquer dans le travail de l’artiste intitulé « Toise » dans Un hiver d’Oise (voir sur ce blog l’article Thierry (2) Girard). La série d’images « Après le fracas et le silence » nous fournit à son tour l’exemple d’un positionnement politique, subtil, par touches, oserais-je dire impressionnistes mais qui, en fin de compte, produit la démonstration. On retrouve ici une remarque essentielle de Georges Didi-Huberman réfléchissant au concept de distanciation chez Brecht. Distancier, c’est montrer disait Brecht. « Montrer que l’on montre, c’est ne pas mentir sur le statut épistémique de la représentation : c’est faire de l’image une question de connaissance et non d’illusion (Quand les images prennent position, p. 67). Thierry Girard montre en utilisant un registre restreint d’images mettant en scène une opposition des ruines et de la nature d’une part, le portrait d’autre part, même s’il me semble encore que sur ces deux formes, il applique la même méthode.

Thierry Girard connait bien le Japon pour y avoir réalisé plusieurs campagnes photographiques depuis sa résidence à la Villa Kujoyama de Kyoto en 1997 et la publication de La Route du Tôkaidô  (textes de Yuko Hasegawa, Nagahiro Kinoshita, Philippe Bata) chez Marval en 1999. Quand on compare les manières de photographier les stations de la route du Tôkaidô et celles de son itinéraire dans le Tohoku, on retrouve les mêmes structures de l’image, segmentation du paysage proposant souvent deux parties dans l’image, chacune ouvrant sur un univers différent.

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Yotsukura, Iwaki, 20 août 2011 ©Thierry Girard

Cette manière de structurer l’image envisage une décomposition du réel, avec souvent, une ouverture vers deux dispositions du monde, l’ancien et le moderne, le sacré et le profane, la nature et l’urbanisation ainsi que dans des registres plus subtiles dans les façons d’occuper et de vivre l’espace ou bien encore des interactions hommes et nature ou entre les hommes eux-mêmes. Des images duales comme une homologie du monde japonais, avec le torii, ce portique ouvrant sur un espace sacré, « symbolisant l’articulation entre le sacré et le profane » avait déjà noté Dominique Baqué. Elle ajoutait que la formule avait l’intérêt d’éviter « les deux stéréotypes que seraient l’idéalisation vers le passé ou vers le futur » (p. 137). En se situant lui-même entre deux mondes, le photographe se trouvait à son aise pour en souligner à la fois l’unité et les tensions. Emblématique selon moi, cette image de la deuxième station « Kawasaki » sur laquelle on voit, dans la moitié gauche, un défilé d’hommes et de femmes sur un pont, bannières (syndicales ou traditionnelles ?) au vent, et dans l’autre, des hommes en contrebas, fort occupés sur un practice de golf. On le voit, nulle nostalgie dans les photographies de Thierry Girard, mais un regard acéré sur la « contemporanéité ordinaire » du Japon.

Les photographies de 2011 et 2012 me semblent être dans ce prolongement méthodologique et esthétique, dans une dualité cependant qui n’est plus celle de l’interaction pacifique mais de l’enregistrement des dimensions chaotiques du monde. Observons l’Asia Symphony, le bulbe parfaitement encastré dans la digue de protection du port de Kamaishi, face aux maisons qui ont résisté au tsunami, les collines boisées à l’arrière-plan. La catastrophe rend nécessaire une frontalité plus directe, sans interface, sans premier plan qui viendrait troubler l’image, ce qui n’interdit pas un effet graphique des lignes de la grue avec celles du poteau électrique. L’énormité de la situation rend plus perceptible encore les contrastes entre les prouesses techniques des hommes et leurs erreurs d’appréciation des forces de la nature. À travers ses images, Thierry Girard se plait aussi à enregistrer des détails qui soulignent, non sans humour, le caractère inégal de la situation catastrophique : la pancarte invitant à fuir vers les hauteurs en cas d’alerte submersion, fixée au seul pilier resté debout d’un pont totalement effondré, le grillage recouvrant un rocher pour éviter les chutes de pierres auquel s’accrochent mille vestiges du temps d’avant, du temps où tout était ordonné.

Péninsule de Hirota, Rikuzentakata, 31 août 2011 © Thierry Girard
Péninsule de Hirota, Rikuzentakata, 31 août 2011 © Thierry Girard

Plusieurs images me plaisent particulièrement. Celles dont les arbres au premier plan, vrai sujet de la photographie, nous invitent à rêver encore, malgré les traces de la catastrophe, malgré les ruines, les accumulations de débris et la tristesse des hommes.

Ce sont des images positives, marquées par l’estampe japonaise traditionnelle. En voyant ces arbres déchiquetés aux troncs desquels s’enroulent des structures métalliques provenant des bassins d’élevage aquacole, on pense aux arbres d’Hiroshige, Utagawa par exemple. Sous un déluge d’eau, les arbres organisent l’image et les hommes sont disposés par rapport à eux. Dans la photographie de Thierry Girard, les arbres sont aussi le sujet car ils ont résisté. Ils vivent encore dans le paysage mais aussi dans notre imaginaire. Les déchets n’en soulignent que davantage leur grandeur. Ce n’est pas la nostalgie d’un Japon éternel, c’est plutôt une métaphore de la résilience du peuple japonais.

Watanabe Toshikatsu, Shichigahama (七ヶ浜 ), 23 août 2011 © Thierry Girard
Watanabe Toshikatsu, Shichigahama, 23 août 2011 © Thierry Girard

Un mot encore sur les portraits. Frontaux aussi, en pied, ils suspendent le temps d’hommes et de femmes rencontrés sur le terrain, au cœur de la dévastation. Un ostréiculteur qui passe ses journées à nettoyer les rizières, un professeur de mathématiques qui effectue le même geste dans ce qu’il reste des rues de la ville, des femmes qui se sont improvisées fleuristes au milieu de nulle part, un pêcheur sans bateau, une adepte du surf qui regarde désormais la mer avec effroi, ces images sont symboliquement constituées sur le même mode dual souligné pour les paysages. C’est évidemment la vie qui cherche à reprendre ses droits mais avec ce petit décalage, le côté dérisoire et tragique qui pousse le spectateur à la réflexion.

Thierry Girard pratique une photographie humaine, comme on a parlé longtemps de géographie humaine avant de trouver cette expression trop générale. Davantage qu’une mise en exergue de valeurs humanistes, son travail est fondé sur un vrai projet descriptif et compréhensif du monde. L’universitaire américain Ari Blatt parlait du « tournant topographique » de cette photographie paysagère, de la recherche d’expression d’une identité des lieux. A mon avis, les photographies produites par Thierry Girard vont au-delà. « L’intelligence du paysage », c’est aussi construire des images révélatrices des tensions et des malaises de notre époque. C’est bien là le rôle des artistes.

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