Dès les premiers mots du film sur ce projet, l’auteur évoque ces deux notions, la route et la voie :  « d’un côté il y a la Route qui est l’axe de communication » telle qu’on peut la vivre en circulant sur des centaines de kilomètres et puis, « il y a cette Voie qui en est sa dimension mémorielle, commémorative liée à cette empreinte laissée par l’histoire ». À partir de 2009, Bruno Élisabeth entame un travail photographique dans la durée, sur les parties normandes et bretonnes d’un monument linéaire, 1145 bornes matérialisant la chevauchée de la Troisième armée américaine du général Patton entre Sainte-Mère-l’Église en Normandie et Bastogne en Belgique. La particularité de ce monument, outre sa démesure, consiste dans le fait qu’il n’est plus vraiment que le souvenir de lui-même, les bornes en béton ayant souvent été remplacées par des copies en matériaux légers, les rendant moins dangereuses en cas de collision, déplacées aussi en fonction des modifications du tracé de la route ou de ses aménagements. Bruno Élisabeth insiste justement sur l’idée d’un monument « décontextualisé ». Entre Route et Voie, les conflits d’usage furent nombreux mais le souvenir des événements et l’esprit de commémoration qui animent toujours cette région, lui ont permis d’aller au-delà d’une approche documentaire.

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Capture d’écran du site de ©Bruno Élisabeth
Si comme l’artiste – et enseignant-chercheur à l’Université de Rennes 2 – le relève, les historiens ne se sont pas intéressés à ce monument, il lui fallait dès le début du projet déterminer un positionnement entre l’intérêt pour cette histoire, cette région de bocage et l’observation critique des métamorphoses du paysage, l’exploitation mémorielle et touristique des vestiges. « Si je nourris toujours un profond attachement à cette région mon parcours artistique et mes recherches cinématographiques, vidéo et photographiques m’ont conduit à porter un regard critique sur cette période historique et sur les évolutions de ces hauts lieux de l’histoire de France. Bien loin de chercher à entretenir une imagerie carte postale et patrimoniale simpliste ce projet cherche au contraire à pointer, avec néanmoins tendresse et empathie, les paradoxes, les ambiguïtés et certaines difficultés soulevées par le sujet abordé. »
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Vue de l’exposition aux Archives départementales à Rennes, jusqu’au 13 décembre 2017.
L’exposition des Archives départementales de l’Ille-et-Vilaine présente une synthèse du projet, mené depuis les premiers repérages de 2009 jusqu’aux derniers portraits de témoins et qui s’est articulé en plusieurs phases : les bornes et leur inscription dans le paysage, les commémorations et leur « spectacularisation », les lieux de mémoire (monuments, stèles, cimetières), les traces des événements dans les paysages urbains et ruraux, et enfin, des portraits d’acteurs des événements répondant à la question « Où étiez vous quand vous avez vu les troupes de libération pour la première fois ? ».
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©Bruno Élisabeth
Cette dernière phase de recueil de témoignages apporte une touche particulièrement sensible au travail. Acteurs modestes de la Libération de la France, enfants ou adolescents en juin 1944, spectateurs du passage des Américains, ils sont les derniers témoins des combats menés contre les soldats allemands reculant devant l’avancée des Alliés. Certains étaient présents au vernissage de l’exposition. Leur émotion était toujours vive mais on reste frappé dans les propos que Bruno Élisabeth rapporte en légende de ses portraits par la permanence des stéréotypes dans la lecture du conflit, par-delà les expériences individuelles : l’arrivée des Américains fut une surprise, ils distribuaient des chewing-gums et des rations, c’était un spectacle extraordinaire. Il faut lire attentivement ces témoignages qui croisent ce que les historiens ont observé pour déceler la mise au second plan de la violence. Certains témoignages ne peuvent cependant pas faire l’impasse sur les morts de la dernière minute, tel ce grand-père saluant le départ des Allemands depuis sa fenêtre et frappé d’une balle en plein cœur, ou ces propos relatant, en passant seulement, les destructions massives causées par les bombardements alliés, signalant la mort dans ces circonstances, toujours en passant, d’un proche, d’un parent, comme un souvenir qu’on ne peut bien sûr pas effacer, mais qui ne saurait affaiblir la portée de cette journée fondatrice de juin 1944.
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Bel-Air, Miniac-Morvan, août 2013, ©Bruno Élisabeth

Le travail de Bruno Élisabeth est aussi remarquable par l’approche qu’il établit du paysage, s’intéressant à tout ce qui recontextualise la Voie, ses bornes, balayant son regard au-delà du monument, circulant dans son hors-champ, pas seulement pour traquer les traces résiduelles de l’événement, leur conversion, comme ces plaques d’acier servant à consolider le sol et qui clôturent aujourd’hui certaines prairies, mais pour observer la manière dont les paysages ruraux ou urbains l’ont digéré et finalement apaisé, le rendant sans doute difficilement lisible aux yeux des jeunes générations, telles cette borne plantée sur le trottoir face au supermarché. Bruno Élisabeth note que ces objets sont devenus silencieux dans le paysage, ils en font toujours partie mais ils sont « inidentifiables ». Le passé et le présent cohabitent paisiblement même si c’est de manière inégale, le passé perdant souvent face aux prétentions du présent.  Pourtant, l’artiste ne cherche pas à reconstruire un lien en train de se perdre ; les photographies se gardent bien de prendre position autrement qu’en nous mettant sous les yeux ce qui ne se voit plus ; les bornes solitaires, les petits monuments perdus dans la campagne, les poteaux indicateurs demeurent les indices d’une histoire toujours inscrite dans le paysage. Si le sens est train de s’affadir, de disparaître, de n’exister qu’au travers de souvenirs fragiles, de stéréotypes mémoriaux, le travail de Bruno Élisabeth remplit avec bonheur cette fonction sociale d’en être le témoin pour nous inciter à repenser les liens avec notre histoire, non pas seulement dans les grands récits qui volent au-dessus de nos têtes, mais dans la présence quotidienne de ce passé, dans ses empreintes qui nous entourent et qui ne sont pas de simples objets déposés dans le paysage.

L’exposition est visible jusqu’au 13 décembre 2017 aux Archives départementales de l’Ille-et-Vilaine à Rennes, 1, rue Jacques-Léonard : http://archives.ille-et-vilaine.fr/fr

Le site de Bruno Élisabeth : http://brunoelisabeth.fr/portfolio/

Le teaser du projet : https://vimeo.com/93422079

 

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