C’est un petit livre de 32 pages en N&B et couleurs, issu d’une micro-édition, la maison créée par Michel Paradinas qui porte ce joli nom du Couloir de Camille, et d’un financement participatif. La photographie un peu floue de la couverture montre un homme jeune, en vêtements de travail, du moins je l’imagine ainsi, qui pose devant un mur blanc, avec cette attitude si caractéristique d’une main dans la poche tandis que dans l’autre, je n’en vois pas les détails mais j’en suis certain, René tient une cigarette entre le majeur et l’index.

©Éric Chauvet

René Chauvet est né à Coulonges-sur-l’Autize en 1923 ; il y est mort quatre-vingt-dix ans plus tard. Dans ce livre, son fils Éric, photographe professionnel, lui rend hommage quelques années après sa disparition. En cinq pages d’une écriture précise et touchante, il dit sa vie, celle d’un enfant instruit sur les bancs de l’école de la République, aimant la pêche, puis celle d’un ouvrier-carrossier intégré dans la sociabilité d’une petite ville des Deux-Sèvres. En 2017, Éric Chauvet est retourné à Coulonges. Il a revu et photographié les lieux, aperçu les maisons et les commerces fermés. « Au travers de ma déambulation, j’ai croisé l’oubli et le changement, capté les images du bonheur passé ». Les photographies en noir et blanc témoignent de la disparition d’un monde. Celles en couleurs figurent les derniers signes d’une vie, modestes objets, représentations insolites pour le regardeur, comme ce trophée. D’où vient-il ? René était-il chasseur ? Éric n’en dit rien, mais sans doute cette image concentre-t-elle toujours le souvenir d’un temps révolu, punctum d’une émotion qui ne demande qu’à s’exprimer tendrement.

©Éric Chauvet

Éric est donc à la recherche des traces, celles du père évidemment mais aussi de la famille, et des siennes, celles du fils, dans une écriture qui mêle le « il », le « nous » et le « je », les traces de l’enfance, des premiers clichés, de la vocation, d’une vie toujours unique. Les photographies, réalisées à l’iPhone et retravaillées à partir d’une application, documentent aussi un présent marqué par la banalité des lieux, une ville dont on peine désormais à retrouver le caractère vivant, bruyant et dynamique qu’elle possédait autrefois, comme le note dans les dernières pages du livre, Étienne, fils d’Éric, petit-fils de René.

©Éric Chauvet

Autour de Coulonges, au-delà des derniers lotissements, la campagne semble éteinte depuis les grands remembrements des années soixante. Le vide de la plaine participe au sentiment de désolation, écrit Éric Chauvet. Coulonges, morne plaine. Devant ces images,  cette route qui file vers l’horizon, ces paysages d’hiver, je pense aux photographies de Jean-Louis Sieff dans sa série La terre se souvient, et à celles de Jean-Pierre Gilson dans la Somme. C’est la terre des pères qui sont morts.

Île de RÉ, le canot de sauvetage de Saint-Clément-des-Baleines – 5 mars 2018
©Éric Chauvet

Homme de la terre, René fut aussi un aventurier des côtes, un de ceux qui ont arpenté sans cesse leur territoire, les espaces changeants des heures sans vagues, les banches de l’estran dans l’île de Ré, attentif au savoir-faire particulier des hommes de métier. « Il en connaissait les secrets, les pièges dont les anciens Rétais transmettaient oralement les cartes invisibles » écrit son fils, héritier à son tour de ces histoires de mer. À Saint-Clément-des-Baleines, tout au bout de l’île de Ré, René trouvait dans l’alternance entre la maison au cœur des plaines et celle au bord de mer, un équilibre, peut-être comme le suggère Éric, pour « la similitude d’espace naturel, libre et préservé ».

Sans doute un tel travail, modeste et riche, s’il est possible de risquer cette contradiction, ne peut qu’émouvoir tous ceux qui, à un moment de leur vie, souvent dans le dernier tiers, se posent les questions de leurs origines, revisitent les images de l’enfance, repensent au mystère de la vie des parents. Pour ceux-là, certainement parce qu’ils sont touchés au plus profond, le travail d’Éric Chauvet fait sens. Cela peut constituer pour eux la matrice d’une réflexion sur ces images qui dorment, la possibilité de reconstruire des instants d’amour, de « rembobiner le film ».

René Chauvet, enfant avec ses parents Henriette et Marcel.

Le site de la maison d’édition : https://lecouloirdecamille.com/

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