L’image semble irréelle. Elle fait penser à un hologramme, l’hologramme d’un animal dans le noir de l’image, dans la nuit d’une forêt nord-américaine. Publiée en 2015 à l’intérieur d’un livre des éditions Xavier Barral, la photographie a pour titre : Lynx sur les rives du Loon Lake près du lac Wanapitei, Ontario, Canada, juillet 1902. Il s’agit vraisemblablement d’un lynx du Canada, ou alors d’un lynx roux, des espèces très chassées pour leur fourrure de part et d’autre des Grands lacs, une bête d’un peu moins d’un mètre assise sur son arrière-train. La touffe habituelle pointant au-dessus des oreilles n’est pas visible, se confondant avec le noir ambiant. Le lynx est au bord de l’eau, surpris au moment où il vient s’abreuver. L’opérateur, George Shiras (1859 – 1942), avec son assistant, John Hammer, se sont approchés en barque, glissant sur l’eau à la manière indienne. Selon Sonia Voss qui a écrit une notice détaillée sur les procédés de Shiras, c’est avec un guide indien de la tribu des Ojibways qu’il apprit très jeune la technique de chasse par cette approche discrète sur des canoés réalisés en écorce de bouleaux. Les Ojibways sont des American-Natives qui ont subi les guerres coloniales anglaises puis étatsuniennes. Contrairement à d’autres peuples, ils ont réussi à rester sur leurs territoires traditionnels mais furent regroupés en réserves, du lac Supérieur jusqu’au Manitoba au Nord, et au Montana au Sud.

Leur technique de chasse consistait en une approche lente et silencieuse des abreuvoirs du gibier, cerfs, élans, bêtes à fourrure, au bord des lacs ou des rivières. À l’avant du bateau, un chasseur allumait un petit feu d’écorces dans un récipient métallique, la lumière intrigant les animaux semblait les retenir tout en les éclairant et, au bon moment, le second chasseur tirait. Mais la présence croissante des colons au cours du dix-neuvième siècle accrut la pression sur le gibier au point que dès la fin du siècle et surtout dans les premières du suivant, alors que le nombre de chasseurs augmentait fortement, certains plaidèrent pour des mesures de protection de la faune sauvage. George Shiras se convertit à la chasse photographique vers 1887 – le terme de camera hunting est un peu plus tardif – mais il lui faut quelques années pour mettre au point son procédé et il raconte, dans des chroniques publiées par la presse de son temps, certaines de ses nuits photographiques à bord de son bateau équipé d’un double système d’éclairage, le jacklighting d’abord, une lampe qui attire le regard de l’animal, et un flash à la poudre de magnésium qui, en explosant, éclaire vivement la cible et déclenche la prise de vue. À l’image de ce lynx tranquillement assis au bord de l’eau, les animaux captés par les appareils de Shiras se découpent dans un décor de forêt sombre. La profondeur de champ est à peine révélée par quelques feuilles reflétant une infime partie de la lumière. Sans doute accentuait-il ce contraste au tirage, forçant les noirs, focalisant l’éclat sur le sujet, magnifiant la représentation de l’animal.

Mais il y a autre chose qui mérite d’être soulignée dans la conversion de George Shiras à la pratique photographique et qui me semble négligée dans le livre. Dans les années 1890, au moment où il met au point sa technique, la chasse est devenu un sport. L’objectif de chasser pour manger n’est plus celui des hommes blancs qui parcourent la forêt. Chez les chasseurs les plus riches, la photographie est déjà utilisée pour documenter la passion, raconter les épreuves physiques, les exploits, le tableau de chasse, les massacres, comme ils nomment eux-mêmes l’étalage des animaux abattus. Henri d’Orléans revient des Indes, colonies britanniques, après six mois de chasse intense à toutes sortes de gibier mais particulièrement au tigre, traqué à pieds dans les marais des Sanderband du golfe du Bengale et à dos d’éléphant dans les piémonts népalais, cette dernière chasse mobilisant des dizaines d’éléphants et leurs conducteurs, paysans Indous. En 1889, il rapporte des centaines de plaques de verre et, avec son cousin Philippe, des dizaines de peaux de bêtes dont certaines seront reconstituées par des taxidermistes pour alimenter un musée personnel, et quelques unes toujours exposées dans la Grande Galerie de l’Évolution, au Muséum d’Histoire naturelle de Paris. Aux États-Unis, Theodore Roosevelt (président des États-Unis de 1901 à 1909), dont le rôle de protecteur de la nature est toujours salué, organise de grandes chasses en Afrique et certains de ses animaux tués dans la brousse africaine, naturalisés, sont encore visibles au National Museum of Natural History de New-York. C’est aussi sa statue qui orne l’entrée de ce musée célèbre pour ses magnifiques dioramas animaliers. Roosevelt est à cheval, le regard dans le lointain, avec à ses pieds, de part et d’autre de sa monture, un Noir et un Indien, quasi nus, symbole de sa pensée raciste, lui qui considérait que : « I don’t go so far as to think that the only good Indians are dead Indians, but I believe nine out of ten are, and I shouldn’t like to inquire too closely into the case of the tenth » (cité par Wikipedia) et qui ne pensait pas autrement de la population d’origine africaine.

Au Népal, en Afrique ou en Ontario, les chasseurs ont utilisé des savoir-faire traditionnels rendus plus efficaces par les moyens déployés et particulièrement par la puissance accrue des armes à feu. Leurs considérations, d’un colonialisme teinté de paternalisme, jusqu’au racisme le plus répugnant, constituaient le fonds de toutes leurs actions, depuis la chasse la plus extrême jusqu’aux premières mesures de protection de la nature. Quand George Shiras abandonne le fusil pour l’appareil photographique, on ne sait pas vraiment quel est son état d’esprit. Il délaisse aussi la vie politique après un mandat (il fut élu au Congrès pendant la présidence Roosevelt, un personnage qu’il fréquente) mais participe activement à la création des premiers parcs naturels. Évidemment, il serait tentant d’associer l’abandon de son fusil, sa volonté protectrice des animaux à une conception humaniste de la société américaine. La poésie qui affleure dans ses clichés, son perfectionnisme plaideraient en sa faveur mais il faut bien s’y résoudre, une grande partie, si ce n’est la totalité des actions et des pensées protectionnistes, au début du vingtième siècle, est marquée, engluée dans les structures coloniales. Il reste ses images, merveilleuses, dont on pourrait à travers elles, ne considérer que les animaux eux-mêmes, si ne subsistaient l’inquiétude du contexte de leur création et donc le besoin d’une étude plus poussée, autre que poétique, sur les rapports entre photographes animaliers de ces années et le milieu colonial dans lequel ils ont émergé.

George Shiras, L’intérieur de la nuit, Xavier Barral, 2015. Textes de Jean-Christophe Bailly, qui donne son titre à l’ouvrage, et de Sonia Voss, commissaire de l’exposition du Musée de la Chasse et de la Nature à Paris (septembre 2015 – février 2016).

38 photographies de Georges Shiras sont visibles sur le site du Devos Art Museum.


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