David Tatin photographie ce qu’il appelle une « nature sauvage en trompe l’œil » car, en bon lecteur de l’anthropologue Philippe Descola, il sait que les distinctions entre le sauvage et le domestique, l’humain et le non-humain, la nature et la culture, sont des constructions idéologiques, et reflètent une vision « naturaliste » du monde projetée autour de nous, une vision dominante mais contestée puisqu’elle a souvent conduit à l’écrasement du non-humain et nous pose aujourd’hui face à une crise écologique globale. De ce point de vue, l’usage que les colonisateurs du continent nord-américain ont fait du mot wild, est caractéristique d’une conception de la Terre repoussant, combattant, massacrant sans cesse le sauvage, c’est-à-dire les animaux, les premiers occupants, les American-Natives, au nom de la civilisation mais qui, après avoir posé un couvercle sur ce désastre, ont magnifié la nature sauvage, la wilderness de l’Ouest américain, fondant sur l’oubli de la violence une culture nouvelle de l’observation et de la conservation des paysages et de la faune.

Chevreuil, Alpes-de-Haute-Provence, 2016 © David Tatin

C’est pourquoi les photographes animaliers qui n’auraient pas intégré les grands principes d’une relation non anthropocentrée à leurs sujets, ne peuvent que mettre en avant des images – aussi belles, aussi éloignées du monde des humains soient-elles – reproduisant les principes de la domination et les structures coloniales qui nous conditionnent toujours. Comme on sait qu’il y a une manière de raconter l’histoire de la violence coloniale américaine (voir par exemple Karl Jacoby, Des ombres à l’aube) et de retracer les relations souvent obscures entre l’histoire humaine et les changements écologiques (voir par exemple William Cronon, Nature et récits, essais d’histoire environnementale), il existe sans doute – sans doute, parce que toute la démonstration n’est pas encore faite – une manière de photographier le monde qui tienne compte de ces rapports et notamment du fait que l’homme même dans la nature se situe toujours devant, face à la nature, c’est-à-dire dans la relation qu’il a historiquement produite avec elle, dans ses représentations picturales d’abord, dans la galerie imaginaire ensuite qu’il transporte avec lui sur les lieux de ses clichés. Et que ces représentations ignorent le plus souvent les manières propres aux premiers occupants comme aux non-humains d’habiter le paysage, c’est-à-dire d’organiser leur territoire, leur terrain de vie, leur chez soi.

Cerf élaphe, Vaucluse, 2010 © David Tatin

Alors, une autre référence de David Tatin nous interroge : « à quoi ressembleraient des paysages qui représenteraient la nature comme habitée par les autres qu’humains ? » (Estelle Zhong Mengual). Peut-on représenter, par la peinture, l’installation, l’écriture, la photographie, les présences au monde des animaux et, par-delà, leurs manières d’être dans leur monde, que nous partageons même si, pour l’essentiel, ces animaux doivent d’abord se méfier de nous, nous fuir, vivre dans les marges que nous délaissons, se déplacer la nuit ?

Renard roux, Alpes-de-Haute-Provence, 2014 © David Tatin

David Tatin vit dans le Sud-Est de la France et recherche dans les procédés photographiques anciens une manière modeste de montrer des animaux occupant, circulant sur leurs territoires, pas seulement pour réaliser de beaux clichés comme on en voit dans les magazines consacrés à la « nature », mais pour trouver une expression juste de ce qu’il estime être leur place et la sienne, cohabitant dans les espaces qu’il traverse en marchant, souvent sur « la bordure du jour et de la nuit », comme il l’écrit. Il place cette série, Bestiaire, dans la continuité des œuvres qui ont compté pour lui. Ainsi, Robert Hainard (1906-1999), artiste, écologiste, défenseur des derniers espaces « sauvages » (Quand le Rhône coulait libre, 1979), auteur d’une anthologie de ses observations et dessins sur le terrain (Mammifères sauvages d’Europe, édition définitive en 1997). Et c’est vrai que les « cyanotypes teintés dans le thé » de David Tatin ont quelque chose à voir avec les gravures de Robert Hainard, leur douceur, leurs nuances d’ombre et de lumière, la présence de l’animal. Comme lui, il cherche « à atteindre l’intérieur de la nature et le sujet, ce dedans », pour « tenter d’y rester jusqu’à l’image finale » et « faire partager cette translation ».

Glacier blanc, massif des Écrins, Hautes-Alpes, 2016 © David Tatin

La seconde série du livre est intitulée Horizons suspendus. Ce sont des travaux au « sténopé sur papier positif direct » : des paysages de montagne, minéraux, qui devraient beaucoup à Caspar David Friedrich si ce n’était le procédé, et surtout l’intentionnalité de l’auteur. Ici, pas de personnages en surplomb, accaparant de leurs yeux le paysage grandiose, mais « une photographie, directe et brute, qui met du temps à se former, comme pour enregistrer l’histoire de ces paysages ». Ainsi, au-delà de la beauté de ces productions photographiques, d’un livre bien réalisé, auto-édité, j’admire l’artiste dans son exploration des moyens pour modifier notre regard, et concourir au renouvellement de la pensée sur la représentation de la nature, sur nos relations au monde animal. Dans cette période d’incertitude marquée par la lutte inégale entre ceux qui détiennent le pouvoir de détruire la Terre et une jeunesse qui commence juste à entrevoir la nécessité de réagir fortement pour continuer à vivre, la réflexion et le travail d’artistes comme David Tatin me réchauffent le cœur.

Le site de David Tatin : http://www.davidtatin.com/index.html

L’article « Habiter le paysage » d’Estelle Zhong Mengual est paru dans l’excellente revue Billebaude, n°10, 2017. Ce numéro Sur la piste animale, contient notamment un article de Baptiste Morizot sur la piste de loups en France et un entretien avec Eduardo Kohn, l’auteur de Comment pensent les forêts (Zones sensibles , 2017).

David Tatin est aussi l’auteur, avec Pierre-Julien Brunet, d’un très beau livre, petit format, À pied d’œuvre. De Lure au Ventoux par les crêtes, Orbisterre, 2018.

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