Victor Segalen, [Gansu]. Wa-kouan hien [Waguanxian], © BNF

En 1909, lors de son premier voyage à la Chine qu’il effectue en compagnie d’un jeune héritier, Auguste Gilbert de Voisins, Victor Segalen, après avoir entendu l’histoire vécue par un ingénieur allemand nommé Dello, modifie un peu sa trajectoire et décide de rejoindre les lieux du drame, le village de Wa-kouan-hien, comme il l’écrit alors, et qu’en piyin aujourd’hui, on nomme Waguanxian, dans la province du Gansu, afin d’y ressentir ce que fut l’aventure de Dello.

Il réalise alors trois clichés avec son appareil stéréoscopique à double objectif Vérascope. Comme on le voit sur les deux images ci-dessus, les photographies sont un peu différentes et se complètent à droite et à gauche. Il s’agit d’une rue du village au pied de la montagne ; il a plu abondamment les jours précédents et la terre de la rue est labourée par les chevaux, les habitants pouvant cheminer sur la partie empierrée le long des bâtiments, une rue ordinaire avec des commerces comme celui qu’on aperçoit au premier plan, ses grandes jarres en terre cuite bien en évidence. Les chevaux sont à l’arrêt, au moins trois sont visibles, la caravane de Segalen vient d’arriver, l’un des cavaliers a mis pied à terre. En réalité, Segalen était sur place, ayant déjà sorti son appareil et disposé le trépied sur la partie empierrée. Sous les auvents de leur boutique, des villageois observent la scène, un autre vaque à ses affaires, la longue natte imposée par la dynastie Qing déroulée dans son dos.

Victor Segalen, [Gansu]. Wa-kouan hien [Waguanxian], © BNF

Ainsi qu’il est possible de l’inférer, cet autre cliché est peut-être le premier pris en arrivant dans le modeste village ; on distingue sur l’image de gauche les ombres des mules lourdement chargées et peut-être celle de la silhouette d’un cavalier sur sa monture. Au loin, au-delà des maisons en torchis, les lanières des parcelles cultivées témoignent du caractère paysan de l’endroit.

Dello était un ingénieur étranger employé dans la construction. Dans cette première décennie du vingtième siècle, la Chine, que les puissances occidentales veulent forcer à l’ouverture et au commerce, s’est lancée dans une série de grands travaux portuaires, routiers et surtout ferroviaires. La France s’occupe de construire une longue ligne reliant le Yunnan, dont elle convoite les richesses minérales, à sa colonie indochinoise. Dans le Gansu, une expédition dirigée par un Américain dénommé Clarke – le lieutenant Clarke écrit Segalen dans ses lettres à sa femme Yvonne, mais je n’ai pas retrouvé la trace de ce personnage – était dans le Gansu, à Lan-tcheou (Lanzhou) pour effectuer des relevés topographiques. Un de ses assistants, le Dr Douglas s’était éloigné, et grimpé sur une haute colline, il dessinait les contours d’une rivière. Il était accompagné de quelqu’un dont on ne connait pas le nom, comme c’est souvent le cas dans les récits coloniaux mais seulement son surnom : l’Hindou, lui même accompagné de deux Chinois anonymes qui portaient les instruments dans une hiérarchie bien établie.

Segalen note précisément les raisons de l’attaque subie par Douglas et l’Hindou : depuis longtemps, les habitants du Kansou (Ganzu), « exaspérés de sécheresse et de famines, s’en prenaient à la présence de ce diable très noir, même pas Européen », qui  »enterrait de petits papiers sur les collines pour empêcher la pluie de tomber », selon l’ingénieur Dello qui lui raconte cette histoire lors d’un dîner à la mission catholique de Si-gnan-fou le 21 septembre 1909. Segalen en avait déjà entendu parler lors de son séjour à Pékin en août quand l’histoire venait de parvenir dans les légations étrangères.

Les raisons que donne Dello, pour être la vérité du moment et sans doute conformes aux déclarations des Chinois qui furent arrêtés par la suite, correspondent à des plaintes déjà anciennes ; elles étaient déjà présentes au moment de la guerre des Boxers une dizaine d’années plus tôt et couraient dans le pays bien avant : les étrangers étaient responsables des calamités qui frappaient le pays et pour les paysans de la Chine du Centre et du Nord-Ouest, les Qing relevaient de cette appellation d’étranger même s’ils avaient étendu leur domination depuis trois siècles en conquérant la Chine depuis la Mandchourie. Pour faire bonne mesure, mais peut-être est-ce la vérité, l’Hindou, un Sikh précise Segalen, aurait tenté de violer des Chinoises du village.

Entouré et assailli, l’Hindou est frappé à mort. Les deux aides chinois sont épargnés et s’enfuient pour prévenir Clarke à deux heures de cheval. Les tentatives de l’Américain pour obtenir l’appui des autorités ayant échoué – Clarke a tenté de forcer la porte d’un mandarin, ou d’un vice-roi ce qui est pire, aggravant sans doute son cas – il se décide à galoper vers le village avec Dello et quelques autres. C’est ici que le drame de Dello commence.

Victor Segalen, [Gansu]. Wa-kouan hien [Waguanxian], © BNF

Sur place, les cavaliers ne trouvent ni Douglas ni l’Hindou. Segalen raconte : « Dello saisit un Chinois par la tresse, tire son revolver et le force à le conduire vers les disparus ». On mesure tout de suite la nature de la situation : une expédition de police sans aucune autorité, et une attitude qui souligne les relations de domination telles que les comprennent les Occidentaux en Chine. Le Chinois, toujours saisi par sa tresse, une autre marque d’humiliation, finit par se rebeller et tente de frapper Dello d’un coup de bâton. Dello tire une première fois dans une jambe, puis dans l’autre et, comme cela ne semble pas arrêter le paysan, tire dans un côté, se fait encore insulter de Fils de Chienne, puis dans l’autre côté et enfin, pour en finir et parce qu’il n’a plus qu’une balle dans son revolver, tire encore à la racine du nez. Sans doute présents dans les environs, les missionnaires protestants ont dit que la Bible défendait de tuer ; les catholiques n’ont rien dit ; le vice-roi a envoyé des soldats chercher le corps de l’Hindou ; le vice-roi a été déplacé et remplacé par un homme « énergique et très respecté » écrit Segalen ; on ne dit rien du Chinois saisi par la tresse et troué de cinq balles ; Dello retourna faire son travail d’ingénieur, sans doute un peu secoué mais heureux de raconter ses malheurs à des Européens, intranquille et libre.

Segalen aurait pu en rester là, raconter cette histoire à Yvonne, se refaire le film avec Augusto le soir au coin du feu de l’auberge, allongé sur le côté en suçotant une des longues pipes à opium qu’ils achetaient au fil de leur voyage, mais non, et c’est cela qui me surprend, ce fait divers retint son attention au point de dévier la caravane pour reconnaître ce village, non sans avoir requis, peut-être auprès du nouveau vice-roi, une escorte de soldats ainsi que nous le montre la troisième photographie prise sur place, ces Chinois sans tresse, les cheveux « à l’européenne », avec leur longs manteaux de peau et leur fusil, figurants d’un Sergio Leone oriental. Segalen ne parla pas à Yvonne de ces hommes armés, sans doute pour ne pas l’effrayer, lui qui écrivait à plusieurs reprises que, médecin, il ne craignait rien, que la médecine était son passeport.

Quand il parvint au village, longtemps après la rencontre avec Dello, le 1er novembre 1909, Segalen se pressa de photographier mais bien vite, il dut le constater : « je nous croyais sur le théâtre du meurtre de l’Hindou et du Chinois de l’histoire Dello ; pas du tout, il faut courir cinquante li de plus. Et j’en suis pour trois clichés que j’ai pris de ce village, le croyant illustre… » Il semble qu’il abandonna le projet de courir davantage car il n’en parla plus. Du moins ces clichés nous permettent-ils d’en savoir davantage sur cet épisode qui ressemble à du Kipling comme il l’écrivait lui-même.