Jean Bouchaud, photographie affichée à l’entrée de l’exposition du Musée des années 30.

Cette image un peu blanche dans sa partie haute est affichée en grand format à l’entrée de l’exposition consacrée au peintre Jean Bouchaud au Musée des années 30 de Boulogne-Billancourt (1er octobre 2021 – 9 janvier 2022). Ne l’ayant pas retrouvée sur Internet, j’utilise cette photographie réalisée à l’iPhone, ce qui explique sa médiocre qualité. Elle présente Jean Bouchaud sans doute en 1925 lors de son grand voyage à travers l’Indochine, dans un paysage de plaine. Le peintre se fait photographier sur une digue protégeant une étendue de rizières, avec son chevalet, une planche qui peut être le support d’une aquarelle et sur le sol, un sac en toile dont on suppose qu’il contient l’outillage ordinaire de l’artiste, boites de couleurs, palette, flacons, pinceaux. Pourtant, aucun de ces derniers instruments n’est visible. Bouchaud pose pour la photographie mimant l’acte de peindre et ce faisant, il nous livre une représentation de ce que Dominique Jarrassé nomme « l’artiste colonial ».

L’artiste colonial est un statut marqué par l’appartenance à une des sociétés artistiques qui se revendiquent d’un travail dans les possessions de l’empire, comme la Société coloniale des artistes français ou la Société des peintres orientalistes français. Entre orientalisme et expression coloniale, la parenté existe à travers la « coloration exotique » et les thématiques. Jarrassé distingue deux temps dans la représentation de la colonie, celui d’avant la Première guerre mondiale quand les artistes louent l’esprit de conquête et que la propagande officielle leur commande des œuvres célébrant les annexions, et celui d’après 1918, quand la France est sans doute repue et rassurée dans sa puissance et que vient le temps de la légitimation de l’empire. L’historien de l’art note la dimension souvent pragmatique des représentations, les artistes s’attachant à peindre les aspects traditionnels des sociétés conquises, ce que ne manque pas de faire Bouchaud, la vie familiale au bord de l’eau, les petits métiers, un « monde paisible et serein qui tend à gommer la relation coloniale », qui ne cherche pas non plus à présenter les colons en action, la modernité technique qui s’impose pourtant dans les ports et les grandes villes, les chemins de fer construits avec un coût exorbitant en vies humaines (comme dans la province chinoise voisine de l’Indochine, où les colons français, sous la direction du gouverneur Paul Doumer, construisent au début du vingtième siècle une ligne de chemin de fer de près de 500 kilomètres avec 3400 ouvrages d’art, une réalisation au prix de 12000 morts, à 99% indigènes) une œuvre bien éloignée des aspirations des peuples asiatiques s’exprimant pourtant avec force malgré la répression des forces impériales.

Jean Bouchaud, peintre de l’Indochine (mais il a voyagé aussi en Afrique et travaillé près de chez lui, en Bretagne) n’est pas un colon, il ne possède pas d’intérêts dans les colonies. Il participe cependant à l’œuvre coloniale en répondant à de nombreuses commandes pour des expositions en France ou à l’étranger, dessinant des maquettes pour des affiches du ministère des colonies ou pour les Messageries maritimes qui desservent les lignes en direction de l’extrême-orient, décorant les salles à manger du paquebot Normandie de scènes intemporelles et réductrices, la récolte des dattes, celle des bananes, des oranges ou des noix de coco. Curieusement, cette identité revendiquée et célébrée de peintre colonial ne lui est plus accolée ces dernières années comme si ce titre, jadis une gloire célébrée, était désormais difficile à exposer et qu’il fallait euphémiser, estomper la réalité derrière les toiles. Dominique Jarrassé le souligne, on a préféré voir en lui un maître de l’orientalisme, ou encore un peintre voyageur (titre de l’exposition qui lui est consacrée au Faouët en 2005). L’exposition de Boulogne-Billancourt est toute aussi ambigüe avec son titre « Regard sur le monde ». Cela renforce davantage l’intérêt de l’article du catalogue consacré à « l’artiste colonial ».

Alors, cette photographie qui m’a interpelé à l’entrée de l’exposition, que nous dit-elle de particulier ? Est-elle si anodine qu’on pourrait se passer de la commenter ? Il est évident que pour les commissaires, c’est un beau portrait, une représentation de l’artiste en action. On a dit qu’il n’en était rien. Regardons-la encore. Bouchaud est vêtu d’une chemise, col ouvert et manches retroussées. Depuis le 19e siècle, et même avant dans le monde paysan, ce sont des marques du travailleur manuel, une identité que semble revendiquer le peintre. Mais c’est une chemise blanche, immaculée. Bouchaud ne se présente pas avec les attributs ordinaires du peintre comme Cézanne partant à pied sur le motif, pantalon et veste fripés, un chapeau pour se protéger du soleil, sa canne à la main et son matériel sur le dos. Ce n’est pas non plus Monet posant devant son travail à la présentation publique des nymphéas, avec costume et pochette blanche, les chaussures brillantes, une palette dans une main, un pinceau dans l’autre, sans protection au sol ni outillage puisque tout est fini, une photographie pour la communication dirait-on aujourd’hui. Ce n’est pas non plus Manet dans son atelier des Batignolles, se représentant au milieu de ses amis, le seul en pantalon blanc. Ou encore Picasso, torse nu et en short peignant devant la caméra d’Henri-Georges Clouzot. À chaque fois, le contexte permet d’expliquer la posture et les choix de la représentation faits par l’artiste.

Jean Bouchaud pose, jambes écartées, la cigarette aux lèvres et une main dans la poche, en chemise blanche et culotte d’équitation, souliers et guêtres en cuir, une tenue qu’explique sans doute le parcours à cheval pour parvenir jusqu’au lieu de la photographie, un déplacement sur le terrain imposé par les conditions de son voyage. Pour séjourner en Indochine pendant plusieurs mois et se faire ouvrir des portes officielles, Bouchaud, comme tous les artistes coloniaux, a bénéficié de bourses accordées par différents ministères. Elles fournissent au peintre la possibilité de travailler sur place, de recueillir du vécu, d’être sur le motif plutôt qu’en atelier. Sans constituer une preuve d’un contrat bien rempli, la photographie participe à la présentation de soi en artiste colonial. Il est d’ailleurs un autre indice à considérer : le casque colonial. C’est la marque de tous les voyageurs dans les zones chaudes des empires, qu’ils soient britanniques, hollandais, allemands ou français. Depuis le milieu du dix-neuvième siècle, le casque de liège, recouvert d’un coton qu’on passe au blanc pour en entretenir l’éclat, est porté par les militaires, les missionnaires, les fonctionnaires et plus généralement, il constitue le signe de ralliement du colon. Comme l’explique l’historien Sylvain Venayre, il est le symbole de l’impérialisme européen. Bouchaud, le peintre voyageur, amoureux des scènes de genre, tranquilles et apolitiques, n’est pas un colon mais il se range du côté de l’ordre colonial. Ses tableaux ne disent rien de la domination mais ils l’assument. Sa posture décontractée, au-dessus d’une rizière nous indique son choix d’un ordre auquel, Daniel Foliard l’a montré, la photographie participe pleinement, certifiant et justifiant l’appropriation des terres, manifestant le pouvoir sur les femmes et les hommes jusqu’au cœur des ténèbres. Cette autre photographie, anonyme, prise en 1933, Bouchaud entre deux Africains, quel qu’en fut le motif, manifestation amicale ou simple souvenir, rend compte de l’asymétrie de la position du colon et la puissance des contrastes que renforce toujours le casque blanc.

Bibliographie :

Jean Bouchaud, Regard sur le monde, catalogue, Ville de Boulogne-Billancourt, édition Snoeck, 2021

Daniel Foliard, Combatre, punir, photographier 1890-1914, La Découverte, 2020

Faire l’histoire, le casque colonial, Patrick Boucheron et Sylvain Venayre, Arte

https://www.arte.tv/fr/videos/094484-007-A/faire-l-histoire/